I- Siddharta
Dans l'espace infini, tout est impermanent
Et le paisible esprit, goutte de vif-argent,
Peut toujours se mouvoir à travers la poussière
Sans jamais s'y mêler, tel l'ombre et la lumière.
Du céleste royaume appelé Tushita
S'apprétait à venir jusqu'au Jambudvipa
Le Maître accueilli par l'Inde ancienne et sacrée,
Sur sa terre bénie et aux dieux consacrée.
Une nuit étoilée, au palais des Shakya,
Lors d'un rêve serein, ranî Mahamaya
Vit un éléphant blanc loger en sa personne,
Sur un rose lotus, en un chant qui résonne.
A Kapilavastu, tout fut joies et clameurs,
Rires, vins et banquets, musiciens et danseurs,
Car la reine Maya allait bien mettre au monde
Du roi Shuddhodana la lignée sans seconde.
Partie voir ses parents, la noble dakini
Souhaita quelque repos au parc de Lumbini;
Au milieu des jardins au parfum d'orchidée,
Agrippant une branche, elle fut délivrée.
De retour au palais, on nomma Siddharta
L'enfant royal émouvant le sage Asita
Qui prédit à la cour que le Ciel et la Terre
Seraient son empire sans nul besoin de guerre.
Il fut élevé par Mahaprajapati
Car sa mère, d'épuisement ayant pâti,
Dut s'envoler jusqu'à la paix sans artifice
Par la force de son immense sacrifice.
... Et le temps a passé à jouer et étudier
Pour le prince assis là sous un beau jambosier;
"Les Védas disent-ils ce qu'est l'impermanence ?",
C'est la première fois qu'il médite en silence.
Son palais près d'un lac, bien qu'un vrai paradis,
Reste pour Siddharta un écrin de rubis
En plein coeur des forêts aux reflets d'émeraude
Où chantent les paons à l'aurore humide et chaude.
Toujours accompagné du fidèle Channa,
Il voit les gens tenter de laver leur karma
Au bord de Banganga, où parfois il s'évade,
Effaçant son ennui à travers l'escapade.
* * *
Dans l'espace infini, tout est impermanent
Et le paisible esprit, goutte de vif-argent,
Peut toujours se mouvoir à travers la poussière
Sans jamais s'y mêler, tel l'ombre et la lumière.
Il est temps pour la princesse Yashodhara
De rencontrer l'ainé du pays de Shakya
Grandissant en beauté, montant fière monture,
Rompu à tous les sports, arts et littérature.
C'est, déjà occupée à porter un secours
Aux gens déshérités qui n'ont plus de recours,
Qu'il la découvre un jour, au détour d'un village,
Elle, dont il aimera le noble visage.
Il semble qu'à la fois, sa tendre humilité
Et son éclat divin plein de simplicité
Attirent les faveurs de notre jeune prince
Qui n'oubliera pas cette rencontre en province.
Serait-ce là l'effet du plus heureux destin
Lorsqu'à l'issue d'un tournoi suivi d'un festin,
Siddharta offre son propre collier de perles
A la princesse, colombe parmi les merles ?
Et c'est ainsi que pour célébrer leur union
Toujours empreinte d'altruisme et de compassion,
La cité tout entière s'emplit de lanternes,
De drapeaux et de fleurs, de musique aux tavernes.
Le temps passe et, conduit par Channa le loyal,
On voit sur les chemins l'humble couple royal
Apporter habits, remèdes et nourriture
Aux démunis dont il partage la masure.
Plutôt que d'être prisonnier de la fonction
A la cour bien trop sujette à la corruption,
Siddharta préfère méditer et apprendre
Pour pouvoir enfin cette misère comprendre.
Sur les flots de la vie à l'impétueux courant,
Il apprend coup sur coup le trépas d'un enfant
Et la proche venue de l'héritier du trône
A qui il n'est pas sûr de donner ce qu'il prône.
Allumant au balcon un bâton de santal
A la fumée légère, au parfum sans égal,
Ecoute la princesse si pâle et si brune
Son doux mari jouer de la flûte au clair de lune...
* * *
Dans l'espace infini, tout est impermanent,
Et le paisible esprit, goutte de vif-argent,
Peut toujours se mouvoir à travers la poussière
Sans jamais s'y mêler, tel l'ombre et la lumière.
On dirait qu'en cette chaude journée d'été
Les cieux sont assombris par quelque déité
Au moment où, dans la douleur bien éprouvante,
Au milieu de ses cris, Yashodhara enfante.
Ranî Prajapati et Ranî Pamita,
Puis la cour, à la vue du bébé Rahula,
Se confondent en joie, sourires et louanges
Pour cet héritier mâle, ange parmi les anges.
Les allant visiter, c'est le coeur bien serré
Que Siddharta embrasse son fils espéré
Et sa femme à laquelle il dit sa gratitude,
Puis trouve au jardin un refuge en solitude...
Plus tard, au moment des printannières senteurs,
Notre famille, sous les jambosiers en fleurs,
Arrête soudain sa sereine promenade
Pour tenter d'aider, en vain, un homme malade.
Il faut pour Siddharta échapper à ce sort
De naissance et vieillesse en maladie et mort
Afin d'en délivrer tous les êtres sensibles
Qui en sont pour l'instant les infortunées cibles.
Il décide alors de demander à Channa
De bien seller son princier cheval Kantakha
Et de se tenir prêt à le suivre à l'aurore
Pour l'aider à fuir ce monde qui le dévore.
N'osant pas réveiller l'aimée Yashodhara,
Ni sa famille, ni son enfant Rahula,
Suivi de son ami, il traverse la ville
Profondément plongée dans un sommeil tranquille.
Atteignant les limites du pays natal,
Il confie à Channa son collier, son cheval,
Sa longue chevelure, ainsi que son épée
Avec laquelle il l'a d'un coup net bien tranchée.
Malgré la souffrance de la séparation,
Voyant le bien-fondé de sa motivation,
Il sait que la quête de la voie n'est pas vaine
Et s'enfonce enfin seul dans les bois, son domaine...
* * *
Dans l'espace infini, tout est impermanent,
Et le paisible esprit, goutte de vif-argent,
Peut toujours se mouvoir à travers la poussière
Sans jamais s'y mêler, tel l'ombre et la lumière.
C'est en cette forêt que, sortant du sous-bois,
Un repentant chasseur, portant arc et carquois,
Change avec Siddharta son propre habit de moine
Qui est pour celui-ci la tenue plus idoine.
Ainsi parmi les cerfs, sous l'ombrage chantant,
Commence à méditer le nouveau moine errant;
Le soleil filtre dans les feuilles ses lumières
Qui viennent effleurer les sereines paupières...
Puis rencontrant un moine appelé Bhargava,
Le suivant chez le maître Alara Kalama,
Il apprend comment trouver de la nourriture
En mendiant au village, ou bien dans la nature.
Alors qu'il s'habitue à dormir sur le sol,
Ne manger qu'à midi et puis manier le bol,
Il contrôle son corps, empli de paix suprême
Et développe ainsi sa conscience à l'extrême.
Or même l'état de non-matérialité
N'est toujours pas l'accès à la nue Vérité;
Il faut pour Siddharta remercier cet ascète
Et dans le Magadha poursuivre alors sa quête.
Venu non loin de la cité Rajagriha,
A l'ashram du maître Udraka Ramaputra,
Après une période pourtant assez brève,
Il devient l'assidu et le meilleur élève.
A force de pratique et de concentration,
Il transcende toute notion de perception,
Mais reprend à nouveau le chemin de l'errance
Car ça ne suffit pas pour ôter la souffrance.
Dans les alentours du fleuve Néranjana,
Des monts Dansgiri, du village Uruvéla,
Il médite selon ce que son coeur lui dicte,
Habitant une grotte en ascèse bien stricte...
Par Kondanna et quatre amis bientôt rejoint,
Il poursuit ses mortifications à tel point
Que son corps décharné par le manque de force
Prend l'aspect parcheminé d'une vieille écorce.
II- L'Eveillé
Dans l'espace infini, tout est impermanent
Et le paisible esprit, goutte de vif-argent,
Peut toujours se mouvoir à travers la poussière
Sans jamais s'y mêler, tel l'ombre et la lumière.
La constante tenue de son austérité
Qui s'affiche au travers de son corps tourmenté,
Bien qu'assurant sans doute une ardue discipline,
N'accorde pas à l'esprit la vraie paix divine.
Or un jour, le vent ayant asséché sa peau,
L'ermite Siddharta se rafraichit dans l'eau
Pour constater que le bien-être est fort utile
Lorsqu'on choisit de suivre une voie plus habile.
Sur un corps étendu au milieu d'ossements,
Pour s'en aller mendier, il prend les vêtements,
Qui, une fois lavés, ont la couleur de brique,
Mais il s'effondre aussi car bien trop famélique...
Le voyant en chemin, venue d'Uruvéla,
Une petite fille nommée Sujata
Lui fait boire le lait qu'elle avait avec elle
Et lui sauve la vie en vidant son écuelle.
Siddharta Gautama se fait un autre ami
Car, tous les trois jours, le jeune bouvier Svasti
Lui offre une brassée d'herbe kusha bien tendre
Qui lui sert de coussin pour s'asseoir ou s'étendre.
Et toujours sur la voie de la méditation,
L'ermite pratiquant la sereine attention,
Pose sur tout ce qui fait partie de ce monde
L'épée au fil tranchant de la vision profonde.
D'expérience directe il découvre la loi
De l'interdépendance appelée le non-soi;
Et voyant l'univers présent en chaque chose,
Il sait que sur cela la Vérité repose.
Sous l'ombrage de jade si noble et altier
De ses feuilles "en coeur", abrite un grand figuier
Celui qui s'établit en la pleine conscience
Pour atteindre l'apogée de son existence.
Ainsi, fermant les yeux sous l'étoile du soir,
Il subit dans la nuit un orage si noir
Qu'il déchire le ciel d'éclairs et de tonnerre
Parfois entrecoupés de tremblements de terre.
* * *
Dans l'espace infini, tout est impermanent
Et le paisible esprit, goutte de vif-argent,
Peut toujours se mouvoir à travers la poussière
Sans jamais s'y mêler, tel l'ombre et la lumière.
Durant les premières heures de cette nuit,
Siddharta, dont la méditation se poursuit,
Voit que tout est en tout, et donc que la souffrance
Ne naît que de la prison de notre ignorance.
Il voit ses vies passées, et puis en un instant,
Les naissances et morts de tout être vivant;
Et comme son esprit est libre de ses voiles,
Il voit naître et mourir, par milliers, les étoiles;
Pour que cet univers puisse s'épanouir,
De multiples mondes doivent s'évanouir
Pour mieux dans une fleur soudain réapparaître
Et, telle une illusion, à nouveau disparaître.
Ah, le cours de la vie serait bien moins amer
Si l'on voyait la vague identique à la mer !
Et Siddharta, libéré de toute souillure,
Connaît enfin la paix véritable et très pure...
Malgré la tourmente céleste qui rugit,
Toujours assis sous le pippala, il sourit
Et puisqu'il n'est plus de l'illusion la victime,
Il baigne en un halo de lumière sublime...
En unissant l'Amour et la Compréhension
On détruit l'envie, la haine et la confusion
Pour enfin connaître le Bonheur qu'on déguste
Grâce au Noble Sentier de la Pratique Juste.
Il acquiert le pouvoir de lire en chaque esprit
En transcendant l'espace et ce qui s'y inscrit,
Au moment où l'étoile du matin scintille,
Après l'orage, quand la pleine lune brille.
A l'horizon se lève un soleil rougeoyant,
Et le sage, dans un silence foudroyant,
Ayant atteint le but excellent de la Voie,
Demeure tout Amour en la Paix et la Joie.
Om Mouni Mouni Mahamouniyé Svaha !
Siddharta Gautama est le parfait Bouddha !
De la main il prend à témoin la Terre entière
Qu'il bénit de sa compatissante lumière...
III- Shakyamuni
Dans l'espace infini, tout est impermanent
Et le paisible esprit, goutte de vif-argent,
Peut toujours se mouvoir à travers la poussière
Sans jamais s'y mêler, tel l'ombre et la lumière.
Il sera temps de tourner la Roue du Dharma,
Car c'est sans s'attarder en le doux nirvana
Et non plus se complaire en l'état samsarique
Qu'on transcende les deux en union alchimique.
Pour l'instant, le Bouddha voit d'un regard nouveau
Le soleil et les nuages danser sur l'eau,
Les forêts et les plaines dans la tiède brise,
Comme un vrai miracle qui l'émeut et le grise.
Puis, avec les enfants, à l'ombre du ficus,
Il partage du riz, des graines de lotus,
Et leur enseigne à manger une mandarine
En la pleine conscience vive et cristalline.
Promettant son retour, il part de bon matin
Pour aider sa famille à trouver le Chemin,
Mais recherche avant tout ses premiers condisciples
Pour leur rapporter ses connaissances multiples.
Près de Varanasi, il trouve Kondanna,
Et, avec ses amis, constitue la Sangha
- La Communauté qui à l'Eveil se dévoue -
Après avoir donné le premier Tour de Roue:
Les Quatre Vérités sont: l'état d'affliction;
Ses causes sont désir, aversion, confusion;
Il y a la cessation de ce phénomène;
Et le Noble Sentier est la voie qui y mène.
Justes Compréhension, Pensée, Parole, Action,
Subsistance, Effort, Attention, Concentration
Sont l'Octuple Chemin qu'il faut mettre en pratique
Si l'on veut connaître le Bonheur authentique.
Vouloir le bien de tous est cet Esprit d'Eveil
Qui nous fait nous ouvrir comme fleurs au soleil,
Nourrissant les qualités qui sont la parure
De notre divine et lumineuse nature.
Le sage des Shakya - le Mouni de son clan -
Suivi par ses disciples drapés de safran,
Va mendier tous les jours son repas aux villages,
Faisant grandir la Sangha de nouveaux visages...
* * *
Dans l'espace infini, tout est impermanent
Et le paisible esprit, goutte de vif-argent,
Peut toujours se mouvoir à travers la poussière
Sans jamais s'y mêler, tel l'ombre et le lumière.
Les mots sont limités et ne suffiraient pas
Pour décrire le sens des très nombreux Soutras
Exposant la Doctrine si vaste et profonde
Emanée du grand Maître honoré-par-le-monde;
Pour suivre le Bouddha incarnant la bonté,
On peut donc contempler ces instants de beauté
Qui ne sont que des bribes de vie exemplaire
Très humblement choisies de façon arbitraire...
Lors du joyeux retour à Kapilavastu,
Acclamé au palais, l'Illuminé Bhikshu
Accueille dans ses rangs, sous les meilleurs auspices,
Son enfant, ses cousins et bien d'autres novices.
Grâce aux terres données par divers souverains
A la Sangha détachée des dharmas mondains,
Il n'y a bien sûr absolument rien d'étrange
A ce qu'elle brille sur la plaine du Gange.
Quand la saison des pluies abreuve les palmiers,
La Forêt de Bambous et celle des Manguiers
Abritent alors les tout premiers monastères,
N'étant ni trop confortables ni trop austères.
Assisté par Ananda et Shariputra,
Par Mahakassapa et puis Moggallana,
L'Eveillé propage la sublime Doctrine
Qui, lorsqu'on l'incarne, libère et illumine.
Près du Jétavana, sur le Pic du Vautour,
Le Maître et ses disciples assis alentour,
Tels un soleil et ses multiples rayons d'ambre,
Font au monde entrevoir de l'Eden l'antichambre.
En chemin vers le nord, à Kushinagara,
S'est soustrait au karma, en paranirvana,
Le grand Tathagata réel et véridique
Pour mieux nous délivrer l'Enseignement Tantrique.
Dans l'espace infini, tout est impermanent
Et le parfait esprit, semblable au firmament,
Peut toujours se mouvoir, sans un mot, sans un geste,
A travers les reflets de son miroir céleste...
Sarva Mangalam !
